Conférence de Lilian Thuram à Bruxelles le 7 novembre 2008
Mention Honorable pour Thuram
Il est 14 heures ce 7 novembre quand Lilian Thuram pénètre dans l’Institut de Sociologie de l’ULB. L’ancien footballeur international français est venu à Bruxelles pour discuter avec les étudiants des questions liées à l’identité. Immédiatement la salle revient sur l’événement majeur de la carrière de Thuram, le titre mondial obtenu en 1998. Il raconte : « Grace à 98, que vous le vouliez ou non, vous avancez sur le chemin de la tolérance. Même si il est vrai qu’il y a eu des récupérations politiques de cette vague Black, Blanc, Beur. »
Car aujourd’hui c’est bel et bien en homme de communication et en citoyen engagé que Thuram vient se confronter aux étudiants. Après avoir réitéré ses critiques à l’égard de la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy en tant que Ministre de l’Intérieur puis Président de la République Française, le numéro 15 de l’équipe de France revient sur les processus de construction mentale du racisme : « Effectivement, le football est à l’image de la société. Il y a du racisme dans le football comme j’ai pu le constater en Italie (NDLR : Thuram a joué 10 ans en Italie, de 1996 à 2001 à Parme et de 2001 à 2006 à la Juventus de Turin) pendant les matchs face à la Lazio de Rome. Mais se faire insulter quand on a 10 ans à cause de sa couleur de peau, c’est très violent, bien plus que dans le foot professionnel. Au travers de mes rencontres avec le public, j’ai interrogé des enfants sur les races. Qu’ont ils dit ? « Les Noirs courent vite, chantent et dansent bien. Les Jaunes sont travailleurs. Les Rouges sont sages. » Je leur ai demandé quelles étaient les qualités des Blancs. Ils m’ont répondu que les Blancs cumulaient toutes les qualités des autres races. Cela montre bien que les enfants sont capables de reconnaître les qualités de leurs copains, tout en intégrant inconsciemment des préjugés racistes. La preuve en est, mon fils m’a dit un jour : « Mais Papa, moi je ne suis pas Noir, je suis Marron. » Et c’est vrai, si j’étais Noir, vous ne me distingueriez pas de mon tee-shirt noir. De même, la couleur de peau de mon voisin Blanc n’est pas la même que celle de ce gobelet en plastique. »
Ce questionnement identitaire suit Thuram depuis sa jeunesse en région parisienne, époque où il a pris conscience de sa différence aux yeux d’un certain public Blanc. Dès lors, il n’a cessé d’approfondir sa connaissance de l’Histoire des relations entre l’Afrique, la France et la Caraïbe. Sa démarche s’inscrit dans la lignée des grands auteurs antillais, Aimé Césaire, Frantz Fanon et Edouard Glissant. (Césaire exhibait d’ailleurs fièrement dans son bureau le maillot bianconero que le Guadeloupéen de la Juventus lui avait offert.) « Je suis très content de voir cette salle car elle est multicolore et métisse », dit il à son auditoire à plusieurs reprises. Il poursuit sur l’intégration : « j’ai eu un peu de mal avec le communautarisme. Il faut arrêter de se revendiquer du pays de ses origines, on a le droit de se revendiquer Belge ou Français. Si le racisme existe, le fait de se revendiquer de Belgique ou de France obligera les autorités et l’opinion publique à changer son regard et son attitude. Obama a bien compris qu’il fallait dépasser le combat pour les Noirs de Martin Luther King et Malcolm X. Il n’y a pas de peuple Noir, ni de lobby Noir. Le « Yes we can » d’Obama est aussi soutenu par des Blancs. » L’ancien défenseur des Bleus place lui aussi beaucoup d’espoir en Barack Obama, il rêve même à haute voix : « Peut-être qu’un jour un Noir sera Président de la République en France, ou même Roi des Belges. »
Photographie de Mutari.
Lilian Thuram conclut en rappelant les vertus du football : « Dans le sport, on prend le temps de se rencontrer, de se connaitre. J’ai commencé à jouer au football aux Portugais de Fontainebleau. On ne peut pas vraiment parler de communautarisme. Bon, c’est vrai, on mangeait des sardines le dimanche, mais c’était un peu la fête. »